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Gaëtan Brisepierre : « Avec le recul des entreprises, le travail des collectifs est d'autant plus important »

Pour le sociologue de la transition écologique, les dernières années ont permis l'éclosion d'un nouveau mode d'engagement avec les collectifs de salarié·es. À travers ses études, il est revenu sur les modalités et l'historique de celui-ci.


Gaetan-Brisepierre (©tangil-le-bigot)
Gaetan-Brisepierre (©tangil-le-bigot)

Gaëtan Brisepierre fait partie de ceux qui ont vu de près les collectifs de salarié·es émerger. À travers ses différentes études, le sociologue a fait des études empiriques sur ce mode d'engagement innovant. En 2018, il publie une première étude sur les personnes transférant leurs pratiques écologiques du domicile vers le travail. En 2023, il prolonge ce travail avec l'étude Ecotaf où il revient sur les engagements écologique dans le monde professionnel et où il rencontre notamment différents collectifs de salarié·es.

Dans les transféreur·ses et Ecotaf, vous travaillez sur le mode d'engagement particulier qu'est celui d'un collectif de salarié·es. Depuis quand ces formes d’engagement existent ?


Depuis la révolution industrielle, différentes formes d’engagement ont toujours existé avec notamment les mouvements sociaux et les engagements syndicaux qui peuvent être vus comme la préhistoire de l’engagement écologique.

La mobilisation écologique s’est d’abord développée des années 1980 aux années 2000 dans les espaces privés, et notamment avec des injonctions au changement pesant sur les ménages. J'observe un changement à partir des années 2010, où j'ai relevé dans mon étude sur les transféreurs que des personnes importaient leurs engagements personnels au sein des espaces professionnels. Ensuite, la période de la pandémie a été un second moment fort d'engagement, et un déclic pour de nombreuses personnes.

Vous avez commencé par travailler sur des salarié·es engagé·es seul·es, puis sur des groupes de salarié·es. Est-ce une évolution fréquente pour les transféreur·ses ?


Au départ, ces personnes ont eu un déclic au niveau personnel qui les a amenées à changer leurs habitudes à ce niveau, que ce soit, par exemple, sur le fait de moins consommer de viande ou d’arrêter de voyager en avion.

La fresque du climat est le tube de l’engagement écologique.

Pour ces personnes, la question du travail vient à un moment ou un autre, et avec elle se pose le choix de bifurquer ou d’essayer de faire changer leur travail de l’intérieur. Pour ceux qui restent, cela commence par des engagements individuels, mais rapidement ils peuvent être amenés à rencontrer d’autres personnes avec les mêmes ambitions. Ces rencontres sont facilitées par les outils numériques comme les visios, mais aussi par des endroits clés comme les locaux à vélo. Une fois ensemble, ils peuvent créer des groupes.

Le succès de la Fresque du climat a été un catalyseur de ces regroupements. La fresque du climat est le tube de l’engagement écologique et avec un déploiement auprès de plus de deux millions de personnes, elle a aussi eu pour effet de faire se rencontrer ces personnes.

Quelles sont les modalités les plus fréquentes de ces engagements ?


Dans mes enquêtes, j’ai parlé de plusieurs dispositifs d’engagement.

Il y a les salarié·es qui répondent à des sollicitations de la direction, souvent RSE, et qui peuvent devenir notamment des ambassadeurs RSE ou suivre des parcours proposés par l’entreprise.

Je distingue une seconde forme plus aboutie d’engagement que sont les engagements spontanés qui mènent à des regroupements de salarié·es. Selon les modalités, ces groupes peuvent prendre la forme de collectifs mais aussi d'un engagement éco-syndical.

Quelles sont les grandes difficultés pour ces salarié·es ?


Le temps est évidemment le frein majeur, car cet engagement se fait sur le temps personnel. Il y a une tension pour trouver ce temps, qui, pour certains, représente jusqu'à plusieurs heures par semaine. Souvent, cela se fait pendant les temps morts de l’activité professionnelle. Toutefois, la façon dont ces salarié·es arrivent à dégager ce temps reste une question. C’est pour cela que je parle de "temps magique" dans mes études.

Souvent, l’essoufflement vient d’une tension trop grande dans la gestion de ce temps.

De ce constat découlent deux enjeux. D’abord, au sein des collectifs, il y a des différenciations dans l’engagement, et certains y accordent plus de temps. Il faut alors trouver des moyens de renouveler l’engagement pour qu'il ne repose pas trop sur les mêmes personnes. Souvent, l’essoufflement vient d’une tension trop grande dans la gestion de ce temps.

Deuxièmement, la gestion de ce temps demande un soutien hiérarchique. Sans nécessairement avoir un temps dédié reconnu par l’employeur, il faut a minima un accord tacite. Certains managers voient cela d’un mauvais œil, et jugent que c’est un temps improductif pour l’entreprise.

Au moment de mon étude sur les transféreurs, nous avions réalisé un sondage sur un échantillon représentatif qui nous avait permis d'établir que la première difficulté de ces salarié·es était le manque de soutien de la direction. Aujourd’hui, cela a évolué en partie du fait de la montée en puissance de la RSE.

En revanche, est-ce qu’il y a des conditions qui favorisent ces formes d’engagement en entreprise ?


J’ai observé un vrai choc avec la CSRD qui a amené une vraie évolution dans la RSE qui est devenue beaucoup plus centrale. Elle a intégré la vision stratégique de l’entreprise. Alors que le pôle RSE comptait parfois un·e seul·e salarié·e, cela a changé. Dans le même temps, il y a eu une décentralisation de la RSE qui a ruisselé dans les différentes fonctions de l’entreprise. C’était un vrai tournant.

Avec ce changement, la RSE a pris conscience que pour faire bifurquer le paquebot de l’entreprise, elle ne pouvait pas le faire sans les salarié·es. C’est pour cela que les directions RSE sont majoritairement facilitatrices pour les collectifs.

Si nous prenons du recul, à l’échelle de la société, nous observons aussi un fort progrès de la sensibilisation. Le climato-scepticisme est réduit, et nous parlons davantage aujourd’hui de climato-relativisme. Dans l’ensemble, une grande partie de la population est maintenant convaincue qu’il faut agir.

On entend parler d’un backlash écolo dans les entreprises. Comment selon vous cela affecte ces salarié·es ?


Je n’ai pas travaillé sur ce terrain récemment donc je n’ai pas d’éléments d’enquête. Néanmoins, ce que je peux dire c’est que dans la diffusion de la mobilisation écologique, que nous pouvons faire remonter à 1974, il y a eu des hauts et des bas. Sur ces 50 années, les progrès n'ont pas été linéaires.

Les années récentes ont permis la création de ces collectifs qui vont continuer à agir dans les prochaines années, malgré tout. Je dirais même qu’en cette période de recul des entreprises, leur travail de lobbying interne est d’autant plus important.


  • Pour aller plus loin : Ecotaf, l'étude de Gaëtan Brisepierre

1 commentaire


patoo.c
18 nov. 2025

Une étude Ecotaf très intéressante sur la cartographie des acteurs, avec LES COLLEECTIFS en positionnement majeur

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