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Jean-Pierre Goux : « Nous sommes la génération qui peut voir l'humanité devenir planétaire »

Ancien mathématicien et dirigeant d'entreprise, Jean-Pierre Goux est maintenant un acteur clé des nouveaux imaginaires écologiques. Devenu écrivain, il porte un récit optimiste de l'avènement d'une nouvelle humanité avec le passage de l'Homo sapiens à l'Homo biospheris.


Jean Pierre Goux
Jean Pierre Goux

Il est de ceux qui rêvent, et de ceux qui agissent pour voir advenir leur rêve. Jean Pierre Goux a porté de nombreuses casquettes. D'abord chercheur en mathématiques, puis dirigeant dans le secteur de l'énergie, le voilà devenu écrivain, conférencier et à la tête de l'ONG One Home.

Après la publication d'une première saga, Siècle bleu, portant sur un futur possible où l'humanité prendrait conscience des enjeux écologiques, il se lance en 2024 dans une nouvelle série avec La Petite Princesse, premier tome de Révolution Bleue. Dans ce premier volet - réalisé en coopération avec la famille d’Antoine de Saint-Exupéry - l'auteur décrit la transition qu'il souhaite voir de ses yeux et qui ferait advenir l'Homo biospheris. Le deuxième tome, La Clef des songes, racontant cette mutation est sorti en 2025.

L'ancien président de l'Institut des Futurs Souhaitables, agit pour voir son rêve devenir réalité et il a fondé en 2020 le cabinet Biosphere Economics dont le manifeste décrit en 10 étapes le passage à l'Homo biospheris

Ta réflexion part d’un constat : l'humanité a franchi un seuil. Qu’est-ce que cela implique ?


Nous sommes dans une époque très particulière. En effet, nous avons dépassé les limites, mais pas seulement. Nous sommes aussi interconnectés à un point où les turbulences se propagent dans le monde entier. Dans le même temps, les bonnes nouvelles aussi se propagent. Le prix du pétrole se dissémine, mais aussi les grandes idées ou les soulèvements populaires.

Pour l’instant, nous avons toujours un coup de retard et nous encaissons les turbulences. Néanmoins, je ne dirais pas que nous sommes nés dans la mauvaise époque. Au contraire, nous sommes nés dans la meilleure génération de l’humanité, celle qui aura l’opportunité de voir l’humanité devenir planétaire.

Comment ?


Avec le dépassements des limites planétaire, le seul moyen de continuer est d’avoir une gestion collective de notre rapport aux ressources et de notre rapport les uns aux autres. Nous avons deux choix : soit le tous ensemble soit le chacun pour soi.

« L’imaginaire que je porte se fonde sur une allégorie biologique, je propose de faire un saut de la même nature que celui du monocellulaire au multicellulaire. »

L’imaginaire que je porte se fonde sur une allégorie biologique, je propose de faire un saut de la même nature que celui du monocellulaire au multicellulaire. Néanmoins, nous vivons dans une ère de compétition, et je m’intéresse à raconter ce que ça voudrait dire de faire le choix du tous ensemble.

Présenté comme ça, comme la plus grande aventure de l’humanité, la transition est beaucoup plus enthousiasmante que de dire qu’on va tous y passer. Il y a pourtant bien un scénario possible, où nous y passons tous. Nous sommes à un moment de grand danger, et c’est précisément dans ces moments que l’on observe des transitions dans le vivant.

Pourquoi partir du futur pour agir sur le présent ?


En tant qu’entrepreneur, j’observe que si on cherche à améliorer un système en partant de ce qu’il est, nous ne faisons qu’appliquer des pansements. Il faut une vision du système idéal pour créer un appel d’air.

Dans mon cas, je dis que l’humanité idéale est celle de l’Homo biospheris qui est unie et au service de la biosphère. Cette idée a l’air idéaliste, mais comme pouvait l’être le projet Apollo au moment où Kennedy a déclaré qu’on irait sur la lune à la fin de la décennie. Il faut d’abord construire le rêve pour créer un appel d’air.

Peux-tu nous décrire plus le rêve que tu as construit ?


Le rêve que je porte est qu'on arrive à se comporter à 8 milliards comme un seul collectif qui prend des décisions non plus au nom juste de l'intérêt des humains mais au nom de l'intérêt collectif des humains et de la biosphère. Je visualise que l’humanité ne soit plus le cancer de la biosphère, mais un de ses organes. Cela implique qu’elle donne des nouvelles fonctions à la biosphère, c’est un renouveau total de l’humanité.

Les autres récits écologiques passent à côté de cette fonction. Dans le récit post-croissant, si nous ne changeons pas notre façon de voir le monde, on ne dit pas pourquoi décroitre. Alors que si tu es Homo biospheris, tu vas décroitre naturellement.

Comment le faire advenir ?


Je viens du domaine des sciences, et je me suis beaucoup intéressé à comment des petits changements au niveau des individus peuvent changer des structures collectives, notamment en biologie. Mon but est de savoir quelles sont les choses à changer au niveau de chacun pour permettre l'émergence de cet homo biosphéris.

Lorsque Martin Luther King rêve d’un droit de vote pour les noirs américains, tout le monde lui rit au nez. Mais dès le lendemain, il avait un plan. Moi, mon plan c’est les romans et la preuve par la vraisemblance. Dans mes livres, les personnages passent du monocellulaire au multicellulaire en 3 ans. Je me fonde sur des éléments scientifiquement, géopolitiquement et économiquement plausibles.

Dans ce rêve que tu vois advenir, tu parles d’une économie biosphérique. À quoi ressemblerait-elle ?


Si l’humanité devient un organe, alors l’économie est l’ensemble des réactions chimiques qui permettent au tout de se maintenir. De même qu’une personne meurt si l’on arrête son métabolisme, l’humanité meurt si l’on coupe l’économie.

« Une fois qu’on tourne l’économie vers le vivant, on change la manière dont on habite le monde. »

Si l’on définit les fonctions de l’humanité, alors l’économie va pouvoir se diriger vers des grandes missions. L’économie biosphérique consiste à passer à « ça m’appartient » à « j’appartiens à un tout ». Aujourd’hui aucune théorie économique ne prend la biosphère comme substrat. On ne considère pas le fait qu’on vit dans un monde, lui-même vivant. Une fois qu’on tourne l’économie vers le vivant, on change la manière dont on habite le monde. En partant de cette nouvelle base, je reprends ensuite des concept existants comme l’économie circulaire, la bioéconomie etc.

Qu’est-ce qui freine son avènement ?


Face à ce récit, j’observe trois grands contre-récits. Le récit américain ultra-capitaliste, le récit chinois d’Etat souverain et le récit porté par les techno-oligarques.

Une fois que des premiers groupes basculeront dans l’économie biosphérique, cela créera une conflictualité. C’est ce que je raconte dans le bouquin, avec les héros de la révolution bleue qui sont emprisonnés.

Avant une phase de conflictualité, nous sommes dans une phase de domination de l’économie classique. Comment se positionner en faveur d’un autre récit dans ce cadre, et notamment pour des salariés engagés ?


Je vais prochainement publier en open source un cadre méthodologique. Le cadre de transformation que j’imagine passe par des processus déjà existants comme établir une feuille de route régénérative. Dans mon cas, le régénératif est un moyen, mais il est utile. Il va falloir repenser les fonctions essentielles des entreprises, les missions biosphériques. Cela commence par un diagnostic et un plan de transformation à l’échelle de l’organisation.

Je viens du monde de l’entreprise, j’ai été dirigeant d'une société au cœur des enjeux énergétiques européens pendant 17 ans, et je continue à travailler avec ce monde. Ce qui m’intéresse est de créer un récit qui a un potentiel de transformation mais qui n’allume pas de red flags dans les entreprises.

Si on prend la décroissance, c’est difficile à porter en entreprise. Il faut un récit qui inspire en même temps les salariés et les autres parties prenantes. Je vois que mon récit passe le seuil des entreprises, notamment parce qu’il donne un cap vers une situation meilleure.

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