Marine Calmet (Wild Legal) : « Les droits de la nature sont une nouvelle boussole pour l'entreprise »
- Massimo Goyet
- 24 mars
- 5 min de lecture
Avec son dernier projet, l'ONG Wild Legal cherche à faire entrer les droits de la nature au sein des milieux économiques. Entretien avec sa co-fondatrice, Marine Calmet.

Le droit en défense de la nature. Tel est l'objet de l'ONG Wild Legal, co-fondée et dirigée par la juriste Marine Calmet. Engagée contre des projets industriels en Amazonie, et autrice du livre Devenir Gardiens de la Nature, lauréat du livre d'écologie de l'Institut Européen d'écologie, la spécialiste en droit de l'environnement souhaite maintenant s'intéresser aux liens entre la nature et les entreprises.
Peux-tu nous présenter le projet de Wild Legal ?
Notre ONG fait partie d’un mouvement mondial revendiquant la défense des droits de la nature. Notre philosophie est de ne plus penser la nature seulement comme un gisement de ressource, mais comme une communauté vivante, sujet de droits fondamentaux dont il faut assurer le respect et la pérennité.
Ce mouvement est particulièrement présent sur le continent américain et notamment en Equateur. S’il est théorisé dès les années 1970 aux Etats Unis, c’est dans les années 2000 qu’il prend son essor, hybridé par les cosmovisions autochtones et opérationnalisé par les mobilisations décoloniales par exemple, à travers les revendications du peuple Maori en Nouvelle Zélande.
Le mouvement arrive aussi en Europe. En 2022, l’Espagne a été le premier pays à reconnaître des droits à la nature en adoptant une loi pour la lagune Mar Menor.
Comment ce mouvement arrive jusqu’aux entreprises ?
Ces mouvements sont souvent impulsés par des citoyen·nes qui réagissent à des projets industriels et à la destruction de leur milieu de vie. Ces leviers juridiques entendent créer un nouveau rapport de force, limitant le pouvoir de nuisance des personnes morales économiques au bénéfice d’une communauté vivante, comprenant humains et autres qu’humains.
« Le milieu de l’entreprise s'intéresse aussi aux droits de la nature, car les agents économiques veulent anticiper les changements juridiques et sociétaux à venir. »
Il était donc normal pour Wild Legal, d’associer les acteurs engagés pour la transition écologique à se questionner sur l’impact de la reconnaissance de ces nouveaux droits sur les entreprises et le monde économique en France. Nous sommes convaincus qu’en changeant notre grille de lecture de la relation au vivant, les droits de la nature peuvent apporter des solutions à la fois interne et externe. C'est à dire en interrogeant les interactions entre l’entreprise et le milieu naturel qui l’accueille ou qui lui permet de vivre, mais également par la remise en question de la représentation des intérêt du vivant dans la gouvernance et dans l’élaboration de ses choix stratégiques de développement.
Par ailleurs, cette recherche est née d’un intérêt mutuel : le milieu de l’entreprise s'intéresse aussi aux droits de la nature, car les agents économiques veulent anticiper les changements juridiques et sociétaux à venir. Nous nouons des liens depuis de nombreuses années avec des cercles d’entrepreneurs engagés et des syndicats, et il nous a donc semblé évident de lancer un programme d’expérimentation visant à concrétiser et opérationnaliser nos réflexions communes autour de l’avenir de l’entreprise et des droits de la nature.
Il y a t-il des exemples d’entreprises ayant intégré les droits de la nature dans leur gouvernance ?
Beaucoup d’entreprises se posent la question de leur impact et de leur stratégie de transition. Néanmoins, le seul exemple d’une entreprise intégrant les droits de la nature dans son mode d’action est celui de l'entreprise de cosmétique britannique, Faith in nature qui a intégré un représentant de la nature dans son conseil d’administration dès 2023.
Il existe d’autres initiatives comme dans l’entreprise française Norsys ou Patagonia aux Etats Unis, mais ces deux organisations ne se revendiquent pas de notre mouvement.. C’est une approche philosophiquement et éthiquement bien spécifique que nous souhaitons donc pleinement explorer avec d’autres entreprises et territoires pilotes.
Comment faire avancer ce projet ?
Les droits de la nature permettent de penser différents outils. Notre but est de mener des expérimentations avec le monde économique et avec celles et ceux qui ont les mains dans le cambouis. À l’issue, nous identifierons les résultats et les limites des outils et des processus développés ensemble. S’il faut faire évoluer la loi, alors nous porterons ensemble des propositions législatives pour changer ce qui nous empêche d’aller plus loin.
Nous avons déjà un réseau de partenaires avec qui nous travaillons avec par exemple le C3D, les Sentinelles Vertes de la CFDT et d’autres réseaux engagés. Nous sommes dans une phase de préfiguration où nous définissons une méthode. Ensuite, nous irons chercher par co-optation les bons acteurs pour tester les actions décidées par notre comité de pilotage.
Est-ce que vous anticipez déjà des changements législatifs nécessaires ?
L’organisation des rapports de force dans l’entreprise a déjà fait l’objet d’évolutions législatives, récemment dans les CSE, mais aussi par le passé avec la représentation des femmes dans les conseils d’administration, la loi Coppe Zimmerman en 2011. La représentation des intérêts du Vivant interroge à la fois les leviers d’actions et les mandats donnés aux travailleurs et travailleuses pour agir dans le champ de la transition écologique dans l’entreprise.
« Cela permet également de repenser les liens de l’entreprise avec son territoire, et les acteurs de la société civile. »
Cela permet également de repenser les liens de l’entreprise avec son territoire, et les acteurs de la société civile, les ONG ou des collectifs d’habitantes et d’habitants qui œuvrent pour le développement de stratégies écologiques à l’échelle locale.
Cela doit donc passer par les travailleurs et les travailleuses ?
Il est indispensable que les travailleurs et les travailleuses aient une place dans ces transformations, que ce soit par le dialogue social ou par les actions qu’ils ou elles peuvent mener. Un rapport de force fertile dans une logique de partage de la gouvernance, permet d’associer les salarié·es et de consolider la qualité des décisions de leur structure.
En reconnaissant les droits de la nature, on pense le passage d’un modèle pyramidal, avec à sa tête les dirigeant·es omnipotent·es, à un modèle vraiment circulaire fondé sur la communauté du vivant, qui replace l’entreprise dans son territoire et dans un maillage d’acteur·ices. Ce nouveau modèle entraîne des liens entre tous les membres de l'entreprise. Les travailleurs et les travailleuses sont souvent les premier·es concerné·es, car ce sont leur milieu de vie qui est dégradé. À ce niveau, les droits de la nature permettent de repenser le lien entre milieu de vie et milieu de travail. Il faut leur donner un droit de regard de même qu’un droit de proposition et d’action.
Pourquoi adopter le prisme des droits de la nature plutôt que celui du droit de l’environnement ?





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