Hélène Cloitre et Arthur Gosset : « C'est les montagnes russes pour celles et ceux qui sont seul·es »
- Massimo Goyet
- 10 déc. 2025
- 6 min de lecture
Avec Éclaireurs, Hélène Cloitre et Arthur Gosset ont filmé le quotidien des salarié·es engagé·es voulant transformer leurs organisations de l'intérieur. Il et elle reviennent sur ce qu'ils ont appris de ce mode d'engagement.

Filmer celles et ceux qui transforment le monde économique. Voilà ce à quoi Hélène Cloitre et Arthur Gosset ont consacré leurs trois dernières années. Leur documentaire Éclaireurs est le fruit de ce travail. Disponible en ligne, il suit le parcours de plusieurs de ces éclaireurs et éclaireuses sur lesquels il et elle ont braqué leur caméra.
Aujourd'hui, les emplois des professions vertes et verdissantes représentent environ 15 % de l’emploi en France. Si certains secteurs économiques, comme ceux de l'énergie ou des transports, vont devoir subir des transformations majeures, dans le documentaire la philosophe et sociologue Dominique Méda estime que tous les métiers vont devoir vivre des « petites reconversions ».
Qu’est-ce qu’un éclaireur ou une éclaireuse ?
Arthur Gosset - Je dirais qu'un·e éclaireur·se, c'est quelqu'un qui met la lumière dans son organisation sur les enjeux environnementaux liés à l'activité de son travail, et qui cherche à embarquer autour de lui ou autour d'elle sur des projets de transformation du modèle d'activité.
Hélène Cloître - C'est quelqu'un qui a compris aussi que son métier n'allait pas pouvoir durer tel qu'il est maintenant à cause des bouleversements sociétaux, écologiques et sociaux et qui se dit : « si je veux que mon métier existe dans 10, 15, 20 ans, il faut que je l'adapte aux défis actuels dès maintenant. » Cet engagement n’est pas motivé seulement par une conviction écologique, mais aussi par les enjeux de pérennité de l’emploi.
Dans le reportage, d’un côté on voit des dirigeant·es voulant embarquer des salarié·es, et de l’autre des salarié·es voulant embarquer leur direction. Comment se passent ces relations ?
AG - Ce binôme dirigeant·e et salarié·e est clé pour permettre la transformation écologique. La question est de savoir comment faire pour travailler main dans la main ? D'un côté, les dirigeants ont une vision plus globale et une position de pouvoir et les salarié·es ont l’expérience du terrain et représentent l’entreprise au quotidien.
Si on est honnête, certaines structures sont mues uniquement par des enjeux financiers de court terme et vont bloquer systématiquement ces changements. Nous avons vu des transformations échouer dans des cas où l'entreprise n'apportait pas de soutien aux salarié·es portant un projet de transformation.
« Un des enjeux est de bien communiquer les intentions derrière le projet de transformation. »
Mais beaucoup d’entreprises sont dans une logique de pérennité. Dans ces cas, ce binôme fonctionne lorsqu’il y a un bon dialogue social et une bonne explication de pourquoi les salarié·es proposent un autre projet pour l’entreprise. Mobiliser la pérennité des emplois est pertinent pour cela.
La direction doit non seulement donner son go, mais aussi soutenir et apporter de la légitimité aux projets de transformation. Dans une scène du reportage, un collègue de Mahault (une éclaireuse suivie dans le reportage, ndlr) travaillant au rayon menuiserie explique que l’écologie, ça l’emmerde. Mais au fil de la discussion, on a remarqué qu’il était tout aussi écolo. Il nous a dit qu’il ne comprenait pas pourquoi le bois venait du Brésil alors qu’on a des forêts en France, mais pour lui c’était à la direction de donner le cap. Sa vision, c’est qu’en tant que salarié, ce n’était pas son rôle.
Donc pour moi, un des enjeux est de bien communiquer les intentions derrière le projet de transformation.
Dans le documentaire, Olivier Hamant explique qu’il faut avoir « un pied dans les deux mondes ». Un pied dans celui de la robustesse, et un dans celui du raisonnement économique classique. Comment les éclaireur·ses trouvent cet équilibre ?
HC - La première chose, c'est être capable de jongler au niveau des discours qu'on tient. Il faut avoir un discours alarmiste pour montrer l’importance du sujet sans pour autant se faire étiqueter comme l’écolo de service de l'entreprise et se faire décrédibiliser au passage. Cela revient à jongler entre le monde d’avant et le monde d’après. Si on est trop en avance, on passe pour un·e utopiste.
« Il est important pour les éclaireur·euses d’avoir des actions concrétisables pour avoir des victoires régulières qui permettent de se motiver et de voir les aboutissements petit à petit.»
Ensuite, il faut pouvoir faire des propositions de transformations réalistes et sur lesquelles on peut se projeter. Il est important pour les éclaireur·euses d’avoir des actions concrétisables pour avoir des victoires régulières qui permettent de se motiver et de voir les aboutissements petit à petit. Et en même temps, il faut réfléchir à renoncer à certaines branches d’activité et à faire une redirection écologique selon le concept d’Alexandre Monnin.
Dans cet engagement, comment ces éclaireur·euses évitent l’essoufflement ?
AG - On a vu beaucoup de personnes porter des projets seul·es sur le long terme avec des hauts et des bas. Par exemple, Mahault a passé des mois à faire en sorte que les articles de premiers prix soient supprimés, et du jour au lendemain une consigne de la direction a indiqué qu’il fallait en vendre le maximum. Ça a été une désillusion pour elle.
Finalement, elle a eu le soutien de certains collègues, mais surtout elle a eu le soutien du siège qui était super content d’avoir quelqu’un sur le terrain qui pouvait leur faire des retours et tester des choses. Son magasin a été un test généralisé au niveau national.

HC - C'est les montagnes russes, d’autant plus pour celles et ceux qui sont seul·es. Pour monter son application, Soizic (un gendarme suivi dans le film qui a créé une application pour centraliser toutes les réglementations environnementales, ndlr), a bossé pendant deux ans le soir de 22h à minuit dans son garage. Ce ne sont pas des heures payées. Son projet a pu avancer lorsqu’il a reçu le soutien d'un membre de la hiérarchie de la gendarmerie nationale.
La notion collective est très importante. Le projet change de dimension avec un allié et pour Soizic cela lui ouvre des portes. Aujourd’hui l’application est sortie et est en train d’être dupliquée à l’international.
AG - Beaucoup passent par cette étape d’être isolé puis d’aller chercher des alliés. Mais ce qu’on a observé, c’est que nos éclaireur·ses rencontrent aussi des personnes qui leur mettent des bâtons dans les roues. On avait rencontré une entreprise de l’automobile dans laquelle un collectif de trois salarié·es avait voulu monter un projet pour faire des pièces de vélos.
La direction n’avait pas légitimé leur action et puis les ouvrier·ères s’y étaient opposés en disant : « Ce projet est contre ce que nous on fait depuis 50 ans. Notre sécurité de l'emploi, c'est de faire des voitures. » Le collectif n’a pas pu trouver d’alliés sur le terrain et le projet n’a pas vu le jour parce que la direction n’avait pas donné un cadre pour un dialogue.
HC - En plus de ce qu’on a dit, s’entourer rend les éclaireur·ses plus libres de pouvoir aussi quitter le projet à un moment donné ou mettre en pause leur engagement pendant un temps. Beaucoup d’éclaireur·ses portent seul·es ces projets et sont amené·es à se demander : « Qu'est-ce qui va se passer si je pars ? » C’est un enjeu de créer des racines pour le projet qui sont plus solides que l’investissement d’une seule personne.
Les collectifs de salarié·es permettent donc ça ?
HC - En effet, c’est important que ces collectifs existent et aussi pour créer des liens au-delà même de sa structure. Cela permet à ces éclaireur·ses de ne pas se sentir seul·es et de voir que d’autres personnes se battent pour faire bouger les lignes. Il y a aussi un enjeu de santé mentale pour ces insiders militants.
« Nous manquons terriblement de récits et d’exemples concrets de choses qui ont été mises en place et qui ont fonctionné. »
Il faut se rendre compte que ces personnes font vraiment bouger les choses. Nous avons besoin de partager ces exemples car aujourd’hui nous manquons terriblement de récits et d’exemples concrets de choses qui ont été mises en place et qui ont fonctionné. Lorsqu'on montre que c’est possible, ces projets inspirent et sont dupliqués.
Et dans cette transition, quel est le rôle des réglementations publiques ?
AG - C’est un aspect fondamental. On a observé un backlash important, y compris contre des instances comme l’ADEME ou l’OFB. Les réglementations sont vues comme contraignantes, mais elles nous préparent.
Avec la CSRD, beaucoup ont grincé des dents, mais pourtant, il y a eu des quantités d'emplois qui se sont créée et il y a tout un secteur qui s'est ouvert.
HC - La réglementation permet aussi de faciliter le passage à l'action des entreprises qui sont pionnières et de réduire leurs risques par rapport à celles qui ne vont pas y aller. Cela permet de créer un mouvement collectif et de partager les risques, parce qu’on sait que, dans certains cas de figure, s'engager pour la transition écologique est un risque à court terme pour le business.
AG - Dans certains départements, des préfets réglementent déjà l'accès à l’eau. À la fin, nous serons obligés d'aller vers ça, mais plus nous tergiversons, plus nous aurons du mal à rattraper la casse.
Pour aller plus loin : le documentaire



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