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Céline Marty (philosophe du travail) : « S'engager de manière robuste, sans se cramer »

La philosophe lance une enquête sur les transformations écologiques du travail. Elle revient sur la place des salarié·es dans ces transformations.



Connue d'abord comme spécialiste de la pensée d'André Gorz, Céline Marty garde une proximité avec le philosophe dans son nouveau projet en reprenant sa méthode : l'enquête de terrain. Quel terrain ? Le travail, et ses métamorphoses par la crise socio-écologique.

Ce travail de recherche prolonge son corpus sur l'écologie politique, qui l'avait d'abord porté à écrire des livres sur l'écologie libertaire de Gorz, ou sur le fait de travailler moins pour vivre mieux.


Vous êtes une philosophe du travail et de l'écologie. Pour commencer, pourriez-vous nous présenter en quoi consiste une approche philosophique de ces sujets ?


L’approche philosophique s’appuie sur les travaux des sciences sociales, mais permet de déplacer le regard.

Les sciences sociales ont recours à des découpages et des catégorisations, que l’on ne retrouve pas en philosophie. Ainsi, en sociologie, le champ du travail et le champ de la sphère domestique sont deux domaines différents, et de même en économie les individus sont pensés soit en tant que producteurs soit en tant que consommateurs.
De plus, la philosophie a une dimension normative et imaginative, qui permet de remettre en question les états de fait, ce que les sciences sociales ont plus de mal à faire. Concrètement, en philosophie, nous pouvons poser la question du besoin de telles ou telles pratiques.

Dans votre enquête, vous ne partez pas du prisme des métiers verts dont on entend beaucoup parler récemment. Pourquoi ?


La classification des métiers verts, verdissants ou bruns est une classification économique, qui cherche à créer des catégories macro, mais qui ne s’intéresse pas au contenu du travail. C’est une approche prédictive destinée notamment aux responsables politiques.

Ce n’est pas une approche qui concerne les salarié·es. L’approche que j’adopte est subjective, elle se concentre sur le contenu du travail des personnes interrogées et de leur quotidien. Il peut s'agir de tous les métiers. C’est une approche d'empouvoirement des travailleurs et travailleuses.

En effet, vous dites que « partout le travail se transforme face à la crise socio-écologique ». Cette transformation est-elle subie ou anticipée ?


Je suis au début de mon enquête, mais son but n'est pas de créer un échantillon représentatif pour produire des données quantitatives. Je cherche plutôt à récolter des récits de ces transformations du point de vue des travailleurs et travailleuses

« Nous sommes dans une démarche de gestion de crises au lieu de s'occuper des deux leviers d'action que sont l'atténuation et l'adaptation. »

Néanmoins, je vois qu’on pèche par manque d’anticipation. Actuellement, nous sommes dans une démarche de gestion de crises au lieu de s'occuper des deux leviers d'action que sont l'atténuation et l'adaptation.

À quelle échelle a lieu ce défaut d’anticipation ?


Qui définit les grandes orientations stratégiques des organisations ? C’est au niveau des directions qu’il devrait y avoir plus d’anticipation.

Les politiques publiques qui se sont concentrées principalement sur les éco-gestes ont également manqué d’anticipation. Il y a peu de politiques
d’accompagnement à la décarbonation (alors même que cela ne représente qu’un seul des deux leviers). Or, les entreprises suivent dans une certaine mesure le vent des politiques publiques.

Votre but est donc de partir de récits de travailleurs et travailleuses. Pourriez-vous nous en partager un ?


Mon enquête a débuté après une rencontre avec un secouriste de haute montagne qui m’a raconté comment le changement climatique transformait son métier. La hausse des températures en altitude fait que son hélicoptère ne peut plus porter autant de poids qu’avant car l’air froid porte plus que l’air chaud. S’il prend autant de personnes qu’avant il risque le crash, et peut donc secourir moins de personnes en même temps.

Je cherche à récolter ce type de récit : des personnes qui voient les choses changer de manière concrète. Les travailleurs et les travailleuses sont des témoins d’exception, et parfois ils et elles peuvent aussi être des expert·es ou des lanceur·euses d’alerte.

Si vous souhaitez participer à l'enquête de Céline Marty, vous pouvez partager votre témoignage sur ce formulaire.

En tant que philosophe du travail, comment analysez-vous la mobilisation des salarié·es engagé·es ?


Dans le reportage Éclaireurs, nous voyons bien que les transformations du travail viennent parfois de la direction, mais qu'elles peuvent aussi être initiées par les travailleurs et travailleuses.

Les éclaireurs et les éclaireuses sont des personnes qui ont envie de transformer leur travail. Pour d'autres personnes, l'engagement peut se faire sur un sujet précis, sans que ces personnes aient initialement un projet alternatif à proposer. C’est ce que montre le documentaire Le Nid et l’Oiseau de Printemps écologique où les salarié·es se sont mobilisés pour s’opposer à un projet de chaudière.

« Il y a une pluralité des modes d’engagement pour les travailleurs et les travailleuses. »

Cela montre que pour certain·es l’engagement ne pas va se faire sur un projet de transformation global mais sur un enjeu local. Il y a des petits pas aussi dans le monde professionnel.

Au final, il y a une pluralité des modes d’engagement pour les travailleurs et les travailleuses.

Dans votre enquête, vous récoltez les ambitions des travailleurs. Quels sont les freins qui les empêchent de les réaliser ?


Les deux principaux freins que j’identifie sont le manque de soutien de la direction et le manque de soutien dans le reste de l’organisation.

Avoir des soutiens externes, avec une association comme Les Collectifs, peut permettre de pallier à l’isolement de ces travailleurs et travailleuses. Trouver ces soutiens dans des formes d’engagement collectif, et y compris en dehors de l'organisation, peut d'ailleurs finir par convaincre sa direction.

Néanmoins, le fait de s’engager prend du temps, et les salarié·es n'ont pas toujours ce temps disponible. Il faut que cela s'intègre au temps de travail, d’où l’importance que les syndicats se saisissent de ces enjeux. La réduction du temps de travail permet également d’avoir plus de temps disponible pour ces modes d’engagement.

La question qu’il faut se poser est alors comment réussir à s’engager de manière robuste, au sens d'Olivier Hamant, c’est à dire sans « se cramer ».

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