top of page

Marion Bet (IDRI) : « Les stratégies minoritaires de l’écologie ont un plafond de verre »


Dans une note intitulée, « Vers un pivot majoritaire de l’écologie ? », la chercheuse explique l’importance de revoir la stratégie de l’écologie pour la faire devenir majoritaire dans la société. 

 




Une nouvelle phase de l’écologie. C’est à ce moment que Marion Bet (Idri) et Lucas Francou (Parlons Climat) nous situent au sein de la note « Vers un pivot majoritaire de l’écologie ? », publiée en juin 2025. C’est d’abord la fin d’une ancienne phase, celle qui aura mis l’écologie sur le devant de la scène. 
Si cette phase doit toucher à sa fin, c’est parce que, d’après l’autrice et l’auteur, elle atteint ses limites. Dès lors, il faudrait conduire un changement de stratégie et adopter une nouvelle approche décrite dans cette note. 


Quel bilan tirez-vous des stratégies de l’écologie jusqu’à aujourd’hui ? 

Dans les années 1970, on a vu apparaître un mouvement environnementaliste plutôt composé de naturalistes, de scientifiques et de philosophes pour certains proches du mouvement anticapitaliste, qui ont fait monter le sujet écologique avec des actions assez radicales, ou centrées sur leur coeur de cause (ce que nous appelons stratégies minoritaires). Ces actions, centrées sur l’environnement, ont fonctionné au point que dans la décennie 2020, tous les partis politiques éprouvent la nécessité d'intégrer l’écologie à leur programme. Il ne faut pas être dupes des effets d’affichage, mais cela témoigne tout de même d’un succès des stratégies minoritaires – celui d’avoir rendu l’écologie incontournable. 


Vous écrivez pourtant qu’il faut changer de stratégie, et passer d’une stratégie minoritaire de l’écologie à une stratégie majoritaire.

Je me souviens qu’en 2015 certains climatologues pensaient alors que l’écologie allait devenir quelque chose de transpartisan, dépolitisé, un sujet épargné et en dehors des clivages. Or ce n’est pas du tout ce qu’il s’est passé : le sujet a suscité une riposte de la part d’adversaires politiques et économiques bien organisés, et l’écologie est devenue un objet de fracture. Par ailleurs, les stratégies minoritaires de l’écologie ont atteint un plafond de verre. 

Nos travaux se basent sur ceux du sociologue en psychologie sociale Serge Moscovici qui distingue ces deux approches, minoritaire et majoritaire. L’approche minoritaire correspond à ce que je viens de décrire avec des actions radicales qui élargissent la fenêtre d’Overton et qui sont très mono-thématiques. Au contraire, l’approche majoritaire est plus fédératrice et consiste à se connecter à d’autres enjeux de lutte pour conquérir d’autres publics. Pour opérer cette bascule du minoritaire vers le majoritaire, nous avons identifié différents enjeux, comme celui de connecter  la question écologique à la faillite du contrat social, à la démocratie, à la consommation ou à la sécurité au sens large (sécurité sociale, sanitaire, etc.), par exemple.

Si on pense à l’entreprise, l’idée pourrait être de faire de l’écologie une occasion de revoir notre manière de travailler et nos modèles de gouvernance.
 

Y a-t-il des exemples de stratégies majoritaires de l’écologie ?

La loi Duplomb est un bon exemple avec le succès de la pétition s’y opposant [et ayant recueilli plus de 2 millions de signatures, en faisant le record pour une telle pétition]. C’était un engagement citoyen historique qui s’est fait moins sur l’écologie mais plutôt sur l’enjeu de la santé. C’est clairement un sujet qui a connecté la santé et la transition écologique. 
Le mal-être au travail est quelque chose de central dans notre société. Ainsi, une loi qui améliorerait la qualité de vie au travail tout en proposant des conditions de production plus soutenables, pourrait ouvrir une voie fructueuse. 


Comment les collectifs de salariés pourraient-ils incarner ce changement de stratégie ? 

Nous avons mené une enquête sur le travail à l’IDDRI pour identifier le rapport des salariés à leur travail et leur manière de faire la jonction avec la transition écologique. Tout d’abord, malgré un soutien par principe important pour la transition écologique, le lien avec le travail n’est pas évident pour eux. Beaucoup des personnes interrogées ne voyaient pas comment changer leur manière de travailler, et ont le sentiment que ce sont les dirigeants ou l’actionnariat qui ont la main sur le sujet. Ils observent des petits gestes, comme sur le tri, qui correspondent à l’importation des pratiques domestiques sur le lieu de travail. Néanmoins, il faudrait sans doute rendre plus visible les exemples d’entreprises qui ont réussi à intégrer quelque chose de plus soutenable au sein de leur modèle d'affaires. 
Un des leviers qui permet potentiellement d’agir est la multiplication des temps collectifs et de dialogue professionnel pour faire monter les salariés en réflexivité sur leur manière de travailler, comme le préconisent des chercheurs comme Bruno Palier et Dominique Méda. Ces temps et cette préservation du collectif sont par ailleurs demandés par les salariés, donc c’est aussi un exemple de pivot majoritaire.  


Il faut donc créer des cadres collectifs ? 

La transition écologique a longtemps été cadrée sur le modèle individuel en valorisant le modèle du consommateur responsable qui a une autodiscipline pour avoir un bon bilan carbone. Nous expliquons que cette vision est complètement illusoire car il y a toujours des freins matériels, juridiques, culturels etc. L’individu n’a pas les moyens de faire la transition seul, et on finit par le culpabiliser si on ne lui donne pas les moyens de la faire. Nous, on ne dit pas « quand on veut, on peut », mais « quand on peut, on veut ». 

Pour créer ce cadre dans l’entreprise, il faut évidemment un soutien et un accompagnement de la direction. Il y a aussi le levier réglementaire à prendre en compte. Il faut avoir en tête que l’entreprise est en même temps maillon et agent, c’est à dire qu’elle a des capacités, mais qu’elle doit être soutenue par des réglementations publiques. 


La note mentionne les enjeux de justice, d’agentivité et de la prise en compte des inégalités sociales. Dès lors, est-ce que l’intégration des non-cadres dans les collectifs est un exemple de pivot majoritaire ? 

Nous pensons qu’il faut absolument élargir les publics de la transition écologique et avoir plusieurs types de messagers. Longtemps, le messager a été très pro-environnement (sans connexion aux enjeux sociaux), et plutôt urbain et bourgeois. Cette figure a son intérêt, mais elle ne suffit pas à englober des publics plus larges. Il faut en même temps diversifier les récits et les cadrages. Il n’y a pas un récit magique qui permettra d’embarquer tout le monde dans la transition, il faut parler des liens avec la santé, les conditions de travail, le racisme… Il faut accepter cette diversité d’écologies et la mettre en œuvre. Par ailleurs, on ne va pas demander la même transition à tout le monde : il faut différencier en fonction de critères d’équité sociale, des moyens de chacun mais aussi des valeurs et normes sociales, qui varient d’un groupe à l’autre. 

Si on transpose cela dans l’entreprise, alors il faut regarder qui sont les plus vulnérables, les plus exposés aux risques climatiques, aux chaleurs… et différencier poste par poste, position par position, et savoir-faire par savoir-faire pour regarder comment s’adresser aux corps de métiers et quelles contributions leur demander. 

Commentaires


bottom of page