Ilian Moundib « Les collectifs de salariés sont les meilleurs moyens de planifier la bifurcation »
Face à la dérive climatique et à la polycrise, Ilian Moundib s'est d'abord fait connaitre avec ses travaux sur l'adaptation. Il publie un nouvel ouvrage sur les sécurités sociales. Entretien pour mieux comprendre le lien avec les entreprises et les collectifs de salarié·es.

Suite aux incendies de l'été 2026, la France aurait connu sa plus grande vague de déplacements de population depuis la Seconde Guerre mondiale. Alors pour agir, il faut aussi se replonger dans les solutions pensées à cette période d'après le spécialiste de l'adaptation Ilian Moundib. Et en premier lieu, la sécurité sociale.
L'auteur et conférencier revient sur ce concept dans son dernier livre « Les dix sécurités sociales et écologiques de demain - Comment sortir de l'économie qui nous dévore ».
Dans tes travaux, tu abordes la transition par le prisme de l’adaptation : pourquoi ce choix ?
Il y a un grand mensonge consistant à présenter la question du climat comme une crise. Or, ce n’est pas une crise, c’est une dérive irréversible. Quand vous allez mal, vous prenez un doliprane et vous revenez à votre état initial. Avec le climat c’est différent, le passé est perdu à jamais. Il ne reviendra pas, même si demain on émet moins CO₂.
Nous avons pris 1,7°C par rapport à l’ère préindustrielle. Le Haut Conseil pour le climat écrit explicitement que, même si on tenait les objectifs des accords de Paris, l’été moyen de 2050 serait comme celui de 2022 - qui était déjà l’été de toutes les horreurs avant celui de 2026. C'est un problème immense parce qu'on va devoir coexister avec un climat pour lequel aucune de nos infrastructures n'a été dimensionnée. De même pour les écosystèmes et notre modèle social qui a été construit sur l’abondance énergétique.
Je parle donc d’adaptation, car dans le monde écologiste on n’a jamais de réflexion sur ces ruptures. On a des questionnements d’ordre moral : on se demande comment agir de façon plus morale et faire en sorte que les autres agissent de la même façon. C’est la même chose pour les entreprises. C’est un angle qui me pose problème, car on remplace la transformation concrète du monde par des récits.
Le sujet de l'adaptation permet de dépasser cet angle car l’adaptation ne peut pas être individuelle.
Le sujet de l'adaptation permet de dépasser cet angle car l’adaptation ne peut pas être individuelle. Cela passe forcément par la réorganisation de nos institutions, de nos modes de travail. C’est un chantier immense, qu’on ne peut pas traiter par la question des récits. L'ancien ministre de la Transition écologique, Christophe Béchu, expliquait que c’était du même ordre que la reconstruction du pays après la 2nde guerre mondiale.
À la suite de l'été 2026, on observe qu’il devient plus courant de parler d’adaptation, et que cela devient donc audible en entreprise. Mais cela passe parfois par mettre de côté l’atténuation…
Il faut se départir de ces sujets et ne pas faire du climat un sujet pour les experts du climat. Il faut partir des besoins de l’adaptation : accéder à un air sain, avoir accès à de la nourriture à un prix raisonnable, avoir de l’eau au robinet… Alors, l’adaptation prend une dimension globale, contrairement au cadrage politique et médiatique qui la réduit à un enjeu technique. Et cette dimension globale, c'est la mise en sécurité sociale des besoins et des communs.
J’utilise le mot de l’adaptation, parce que je savais qu’au moment où on allait prendre des impacts, cette question serait dans le débat médiatique.
Après, si on veut rentrer dans le débat atténuation, adaptation, il faut rappeler effectivement que l'atténuation est la condition pour s'adapter et qu'on ne s'adaptera pas à + 4°. J’utilise le mot de l’adaptation, parce que je savais qu’au moment où on allait prendre des impacts, cette question serait dans le débat médiatique. Mais avec ce cadrage hégémonique et ces débats sur l’adaptation, on passe à côté de la cause racine et on se concentre sur les symptômes. Il faut donner une perspective systémique à l’adaptation.
Quel peut être le rôle des entreprises ?
La sécurité sociale est née dans l'entreprise. Avant 1945, Ambroise Croizat, qui était syndicaliste métallurgiste à la CGT en Savoie, avait participé à la création d’une forme de protection sociale par les syndicats. Chaque salarié mettait une cotisation dans une caisse qui permettait de financer les temps de non-activités dédiées au repos, à la retraite, au soin etc. Cela s’était fait dans de nombreuses grandes entreprises françaises. Quelle était la vision ? Chacun cotise selon ses moyens et reçoit selon ses besoins.
En 1945, après l’effondrement, ce système était prêt, bien qu’en concurrence avec d’autres modèles comme les mutuelles. C’est alors qu’Ambroise Croizat va instituer la sécurité nationale en tant que ministre. Et ce qui est souvent méconnu, c’est qu’elle est mise sous le contrôle des travailleurs, ce n’est pas l’Etat qui la gère. Cela se passe avec des élections des représentants de la sécurité sociale par le biais des syndicats. Et ce sont ces gens là qui décident du budget. C’est un service public non étatique qui est autogéré.
Comment les collectifs de salariés peuvent s’engager sur ces sujets ?
Je vois beaucoup de collectifs dans les entreprises, y compris dans les CSE, qui se demandent comment faire pour que leurs entreprises prennent en compte les enjeux écologiques. Et pour moi les collectifs de salariés sont les meilleurs moyens de planifier la bifurcation. Quand on observe un vol d’étourneaux dans le ciel, la direction n’est pas prise par l’ensemble du groupe, c’est toujours les marges qui décident par où aller.
Les collectifs sont dans la défense des salariés, mais ce sont des personnes qui sont dans le concret de la production et qui voient ce qui va et ne va pas. Ce sont les organismes les plus en capacité de planifier l’adaptation et de réfléchir à des modèles d’affaires encastrés dans les frontières planétaires et les fluctuations avec une robustesse globale sur l’intégralité de la chaine de valeur.
En posant la question de comment l’entreprise devrait fonctionner dans le nouveau monde, les collectifs peuvent avoir une oreille attentive des gens en capacité de faire bifurquer l’entreprise.
J’encourage les entreprises avec lesquelles je travaille à créer des coalitions de volontaires avec des personnes qui ont l’expertise pour créer une bifurcation. En posant la question de comment l’entreprise devrait fonctionner dans le nouveau monde, les collectifs peuvent avoir une oreille attentive des gens en capacité de faire bifurquer l’entreprise. En tous cas, à chaque crise, le collectif aura la capacité de dire : « on a travaillé, on a ce plan et on l'a déjà organisé à telle ou telle échelle ». Il faut une approche empirique avec des exemples clairs.
Qu'est-ce que tu recommandes comme posture pour convaincre autour de soi et notamment la direction ?



Commentaires